L’art et le savoir sont aussi des territoires dépossédés

Je dois avouer que je ressens un gros malaise face à tout ce que je lis ces derniers jours sur l’IA et le changement monstrueux qu’elle apporte dans nos vies. À celle des artistes et des auteurs/autrices et surtout la méfiance qu’elle instaure au sein même du lieu qui est d’une profondeur si riche, synonyme de refuge pour moi: la littérature.

Je ne sais pas par quoi commencer, car déjà en écrivant ces lignes, je me demande si quelqu’un me suspectera d’une quelconque utilisation de cet outil pour écrire mon texte.

J’ai toujours écrit, d’aussi loin que je me souviens, et la formulation de mes phrases se moule et évolue au rythme des écrivain.e.s qui tapissent mon imaginaire. Mon style n’a rien à voir avec la personne que j’étais il y a quelques années, car les œuvres des autres ont toujours été là pour initier ou faire grandir ma créativité. Tout ce que j’écris est influencé par le travail artistique ou académique des personnes que j’admire.

Il n’y a rien de plus doux pour mon être et mon souffle que d’inspirer les mots de ces âmes littéraires qui viennent teinter différemment la petite voix intérieure qui m’habite. Cette petite voix transportée et transformée, qui à son tour a besoin de cracher une nouvelle vérité émergente au bout de toutes mes lectures et de ma propre plume. Je me mets sans cesse au monde, chaque fois que j’entre dans un univers fictif ou réel d’un ouvrage. L’art me forge sans cesse en termes de qui je suis.

Les livres ont toujours joué un grand rôle dans mon existence et je sais que je ne suis pas la seule.

Les histoires alimentent mon empathie et élargissent ma perspective sur le monde.

Les essais m’aident à réfléchir, à aiguiser mon esprit critique, à comprendre plus finement la complexité de notre société et de nos multiples systèmes. Ils me poussent à poser des questions sans réponse immédiate qui permettent la nuance et la curiosité.

Les biographies et les autofictions me donnent le courage d’oser afficher mes couleurs, en réalisant le courage que ça prend de s’assumer, malgré nos biais, notre ignorance, nos maladresses humaines.

La poésie adoucit mon quotidien, me fait fusionner avec la philosophie, me redonne espoir et me relie à tout ce qui est vivant.

Et à travers toutes ces formes d’art, je me connecte pleinement à des gens qui ont le cœur grand ouvert et qui savent honorer l’humanité. Des gens qui savent reconnaître l’importance des paroles, la douceur qu’elles créent en nous, mais aussi la dureté et la violence dont elles sont capables.

Le concept de plagiat est pour moi intrinsèquement lié à un paradoxe que j’ai encore de la difficulté à nommer, mais qui est en émergence dans tout mon être. Le plagiat, dans un sens, est basé sur la peur de se faire déposséder, la peur de l’appropriation. Elle vient aussi mettre en lumière la culture d’extraction et de domination de notre monde. La peur du vol, mais surtout la peur de partager dans un monde teinté d’injustice. La peur d’offrir ses réflexions et ce qui habite nos esprits, en croyant que cela nous fera perdre des privilèges, est le reflet de notre système basé sur des principes égocentriques et individualistes.

Je ne nie absolument pas l’impact et la violence du plagiat. S’approprier le savoir d’un être accueillant et généreux dans le domaine des idées, en capitalisant sur celui-ci, c’est piétiner et arracher les fleurs du territoire intérieur de quelqu’un, sans honorer ce qu’il a permis de faire fleurir en nous. C’est aussi récolter des ressources et des richesses sur le dos de cette personne. Mais l’esclavage n’a jamais été que physique ; il est aussi cérébral.

Pendant bien longtemps, des peuples n’ont pas eu besoin de mettre des balises et des frontières sur l’art et le savoir, parce qu’ils ont toujours été honorés, dans un esprit de relation et de communauté: en reconnaissant leur caractère sacré ainsi que les personnes qui nous les transmettaient. Leur transmission se faisait souvent autrement que par les livres, à travers l’oralité, car les êtres étaient et seront toujours porteurs de savoir, porteurs d’histoires.

Dans notre vision occidentale du monde, combien de personnes privilégiées, au fil des siècles, se sont approprié le travail d’un.e autre sans jamais donner crédit à l’origine de ce savoir, ni avoir subi de conséquences à ce sujet? Je pense, par exemple, à tous les colonisateurs qui ont volé les enseignements des peuples autochtones, pour ensuite les transcrire en leur nom dans les encyclopédies. Aux hommes qui volent encore régulièrement les idées des femmes, car on leur donne plus d’espace pour s’exprimer et plus de crédibilité dans un monde moulé dans une culture misogyne.

Je pense à toutes ces populations vulnérables qui tentent de dénoncer et de se battre contre un système qui les efface, sans qu’on leur accorde une voix ou la moindre importance, alors que certains se verront attribuer des distinctions superficielles en s’intéressant aux injustices de ces populations, dans le seul but d’obtenir le prestige d’une réputation. Ils le font sans la moindre intention de répondre aux dénonciations de ces minorités ou de faire une différence pour celles-ci.

Les personnes intellectuelles qui ont si peur de se faire plagier ou qui crient très vite au soupçon de l’utilisation de l’IA me donnent la même impression que les bourgeois qui possèdent une propriété, voire une résidence secondaire, meublée d’une forêt ardente de sentiers, sur lesquels ils affichent partout « terrain privé, ne pas passer » sans jamais être réellement présents sur ces terres. Ont-ils même conscience du haut de leurs privilèges que leur acquisition est le fruit d’une terre dépossédée/volée aux peuples autochtones?

Il en va de même avec le monde des idées, le territoire intellectuel. Tous ceux qui participent au savoir et qui détiennent une réputation au sein de leur environnement institutionnel académique ont-ils toujours été transparents en matière de théories et de concepts qu’ils disent avoir développés ? Sous les livres et les articles scientifiques qu’ils accumulent, interdisent-ils à qui que ce soit d’entrer dans ces sentiers d’idées, ce territoire de savoir qu’ils jurent avoir développé seuls ? Ces articles sans « open access » balisés d’obstacles financiers pour y avoir accè ne seraient-ils pas alimentés par la paranoïa du plagiat et le comble d’une culture bourgeoise académique?

Clôturer un terrain forestier ou un terrain d’idée revient au même. Sans jamais y brancher ses pieds, ou en donnant accès qu’au plus fortuné d’entre nous, c’est priver la collectivité d’une ressource naturelle et intellectuelle pour le simple prestige de la possession. C’est dégueulasse et c’est pourtant exactement ce que fait l’IA. Elle colonise l’art et le savoir de tout le monde. Les personnes qui se sont toujours senties protégées par la dénonciation du plagiat ont maintenant peur, car nous entrons dans une nouvelle réalité.

Si nous trouvons injuste qu’une personne clôture le savoir de quelqu’un pour se l’approprier, que devons-nous penser d’une technologie qui absorbe le savoir collectif et le réutilise sans demander individuellement la permission à ceux et celles qui l’ont produit ?

L’IA n’est rien d’autre qu’une machine avec une longue liste d’enjeux moraux et éthiques qui est le synonyme, voire la caricature même du plagiat, détenus par les plus fortunés et malicieux d’entre nous tous. Elle ne fait rien d’autre que générer des phrases sous un codage mathématique d’origine fondamentalement humaine qui volent sans remords le travail de tous, sans le moindre impact. Elle est le reflet brut et ultime de la colonisation de nos esprits et ce n’est qu’une fois les dommages faits qu’on remet en question sa dangerosité dans nos vies, la violence qu’elle inflige dans nos nombreux territoires. Car oui, l’IA n’assèche pas seulement le flow de notre créativité, elle assèche aussi nos rivières.

À la place d’accuser la machine et ceux à l’origine de tout cela, on préfère encore accuser une seule personne (souvent non blanche) de son utilisation, sans remettre en question l’impact et les conséquences que ces dénonciations ont sur l’humanité de celle-ci.

La honte, selon moi, revient à ces psychopathes oligarques qui alimentent encore plus férocement cette ère autoritaire en ajoutant l’huile de la méfiance sur le feu de notre déraison, voire de notre déshumanisation.

Qu’on le veuille ou non, on doit se rendre à l’évidence. On observe le début du dépassement de la machine sur notre espèce, et ça, les ultrariches en sont bien contents.

De mon côté, malgré l’étourdissement, je résisterai à coups de poème, d’art et de communauté qui créent le lien essentiel à mon humanité.

Et si un jour quelqu’un a le culot de copier ce que j’écris mot pour mot sans me nommer, contrairement à cette personne qui se dénature au nom d’une idée qu’elle aurait souhaitée sienne, je me dis que mes mots créeront tout de même des sentiers d’idées et de mouvement, et c’est bien ça l’important

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