Adolescence (Netflix): Critique et analyse féministe de la minisérie

Adolescence nous plonge dans un réalisme vertigineux, renforcé par l’utilisation de plans-séquences qui assurent une expérience immersive complète.

Au cœur du récit se trouve Jamie, un adolescent de 13 ans que l’on veut instinctivement protéger dès les premières minutes du premier épisode. L’arrestation qui ouvre la série est d’une froideur glaçante, humainement difficile à regarder tant elle semble démesurée pour un enfant de son âge. Une équipe d’intervention pour crimes majeurs intervient dans sa chambre en pleine nuit, le terrorisant au point d’uriner sur lui.

Notre premier réflexe? 

Dénoncer l’injustice apparente, refuser l’idée même qu’il puisse être coupable de quoi que ce soit qui mérite aussi peu d’empathie.

Les productions cinématographiques tombent souvent dans le piège du sensationnalisme ou se complaisent dans des répétitions caricaturales qui reflète maladroitement la réalité. Ce n’est pas le cas de Adolescence.

Certains jugeront cette série incomplète, voire alourdie par des longueurs. Je ne suis pas d’accord.

Ou plutôt oui, il y a des longueurs, mais elles sont précisément celles du quotidien tangible. Elles sont les silences pesants, les gestes automatiques, les respirations suspendues qui pèsent sur une famille en train de s’effondrer après une accusation aussi impensable. Elles sont le reflet brut de la réalité, et non une concession au remplissage.

Ce qui me frappe, c’est qu’Adolescence réussit à susciter une réflexion collective. C’était d’ailleurs l’intention du scénariste Stephen Graham qui assure aussi le rôle du père de Jamie dans la série. 

Minutieusement pensé et calibré, chaque épisode nous fait ressentir, avec une justesse troublante, les malaises et émotions qui traversent les personnages au fil de l’enquête. On n’épargne personne sur le passage. 

Que raconte réellement Adolescence? Analyse de la série Netflix

Les thématiques présentes dans cette diffusion de Netflix sont au cœur d’une réalité à la fois moderne et d’un combat vieux comme le monde, soit celle des genres. 

On traite entre autres du clash entre les générations dans une société qui avance de façon exponentielle au niveau technologique. La série expose également les sombres abysses dans lesquelles nos jeunes, particulièrement les jeunes garçons, peuvent malheureusement tomber sur le Net. Courant masculinisme, influenceurs redoutables présentant les femmes comme des êtres inférieurs qu’on doit dominer, les réseaux sociaux sont maintenant les terrains de jeu de ceux qui prônent ces idéologies dérangeantes et dangereuses.  

L’enquêteur et l’enquêtrice de la série tenteront de comprendre les motivations qui ont mené Jamie à tuer sa camarade de classe Katie. Car oui, c’est un fait indéniable. Il est bel et bien le meurtrier de cette pauvre adolescente, un acte capté sur vidéo et présenté comme preuve irréfutable. 

C’est là que la série prend un tournant inattendu. On ne nous laisse pas le confort du doute ou le suspense d’une enquête classique. L’histoire ne s’oriente pas là où on l’attendait. Nos certitudes vacillent, et notre regard sur Jamie se renverse brutalement.

La série nous amène à nous poser une question essentielle.

Comment un garçon si jeune peut-il en venir à commettre un acte aussi violent?

L’impact des influenceurs masculinistes et de la culture incel

La force de Adolescence est sa capacité à illustrer la façon dont les jeunes garçons peuvent tomber sous l’emprise des idéologies masculinistes radicales. Jamie n’est pas seulement un produit de son foyer ou de son école, il est aussi le fruit d’Internet. L’endroit qu’on jugerait inoffensif où il absorbe des discours misogynes.

Des figures comme Andrew Tate, influente sur TikTok et YouTube, s’adressent à des jeunes en mal de repères, leur offrant un modèle de « masculinité alpha ». Ce modèle repose sur la domination des femmes et le rejet de l’égalité des genres. Jamie agit sous cette influence. Il reproduit des comportements violents en ligne soit en laissant des commentaires haineux sur des photos de mannequins. Il exprime aussi des idées misogynes et cultive un profond ressentiment envers les filles. Ce genre de comportement n’est pas rare dans la réalité. La culture incel et la radicalisation en ligne ont mené à des attaques réelles contre des femmes dans le monde entier.

Le mobile de Jamie se révèle donc peu à peu. Victime de harcèlement en ligne par Katie qui l’avait publiquement accusé d’être un incel, Jamie se sent humilié et nourrit une haine destructrice envers-elle. Ce basculement rappelle des cas réels où des jeunes radicalisés en ligne sont passés à l’acte après avoir été exposés à des idéologies sexistes et violentes.

L’influence familiale dans Adolescence : un père prisonnier de son éducation genrée

Si Jamie a été influencé par des discours misogynes en ligne, la série montre que son foyer a aussi joué un rôle majeur dans sa construction de la masculinité. Son père, bien que présent et soucieux du bien-être de sa famille, incarne une virilité dominée par le contrôle et le refoulement des émotions. Il ne tisse aucune amitié avec des femmes et l’échec sportif de Jamie lui fait vivre de la honte. 

Malgré le fait qu’il ai grandi dans un environnement violent(battu par son propre père), il a fait le choix de ne pas reproduire cette brutalité envers ses enfants. Il n’a toutefois jamais entrepris de démarches pour déconstruire ces schémas. Il reste enfermé dans une posture rigide où la colère demeure la seule émotion autorisée.

Au travers des épisodes, la série nous expose astucieusement plusieurs faits bien présents à travers Jamie et son père. Ils incarnent le stéréotype masculin typique selon lequel la vulnérabilité et l’expression des émotions ne sont pas permises. À leurs yeux c’est un signe de faiblesse, dominé par la honte de ressentir. 

Un exemple et les conséquences de ce rejet de la vulnérabilité?

Pour donner un exemple, l’épisode 3 expose crûment l’incapacité de Jamie à exprimer ce qu’il ressent. Lorsque la psychologue lui demande s’il a déjà eu des rapports sexuels, il invente d’abord une histoire. Ensuite il se contredit et finit par avouer qu’aucune fille ne s’intéresse à lui parce qu’il est laid. C’est à ce moment qu’elle lui pose une question qui le désarçonne totalement : « Qu’est-ce que ça te fait d’être laid ? »

Plutôt que de le rassurer, elle l’invite à explorer son ressenti,  ce qui le rend extrêmement inconfortable et réactif. On réalise qu’il a sans doute toujours été consolé, mais jamais encouragé à mettre des mots sur ses émotions. Il lui en fait d’ailleurs la remarque: Tu n’es pas censé me dire que je ne suis pas laid? La thérapeute lui répond professionnellement qu’elle s’intéresse beaucoup plus à ce que ça lui fait vivre ou ressentir.

Ce manque d’éducation émotionnelle, combiné à son adhésion aux discours masculinistes, alimente sa frustration et son mal-être. Lorsque la thérapeute refuse de lui offrir la validation qu’il cherche, il éclate. Ce moment révèle à quel point il a intériorisé l’idée que sa valeur repose uniquement sur sa capacité à séduire. Et à dominer. Dans sa vision du monde, être un homme, c’est être désiré — ne pas l’être, c’est ne rien valoir.

Incapable de nommer, voire même de ressentir pleinement son propre inconfort, il n’a qu’une issue : la colère. Le contrôle devient son refuge. Il projette violemment son malaise sur la thérapeute, comme si elle en était responsable, alors qu’elle ne fait que refléter une vérité qu’il refuse d’affronter. Elle devient, à ses yeux, bien malgré elle, le déclencheur… et l’unique responsable de sa souffrance.

Violence normalisée et indifférence à l’école: ce que montre Adolescence

L’épisode 2 met en évidence un système scolaire dysfonctionnel soi l’école de Jamie. Un espace où le harcèlement est banalisé et où les enseignants, dépassés et sans ressource, interviennent passivement. 

Cet épisode illustre comment une école peut délaisser ses élèves. Un environnement scolaire présenté est marqué par une forme de déshumanisation auquel Jamie est confronté au quotidien. Les élèves se harcèlent entre eux, voire même leurs professeur·es, sans qu’il y ait de réelles conséquences.

L’indifférence de certains élèves face à la mort de leur camarade Katie est frappante: moqueries, apathie, absence d’empathie. Cette réaction souligne la manière dont les jeunes sont exposés à la violence et à leur insensibilisation face aux drames.

Responsabilité collective et masculinité toxique: ce que Adolescence nous oblige à voir

On doit à Adolescence un jeu d’acteur absolument phénoménale laissant place à l’improvisation et la vivacité d’esprit.

Adolescence ne se contente pas d’analyser un crime juvénile, elle pose une question plus large. Comment notre société faillit-elle à prévenir ces dérives ? Entre l’influence des réseaux sociaux, l’inaction parentale et scolaire, et la difficulté à traiter la radicalisation des jeunes, la série nous pousse à réfléchir sur notre propre responsabilité.

Elle nous rappelle que pour prévenir ces tragédies, nous devons investir dans l’éducation émotionnelle.

Nous devons combattre les discours de haine en ligne et offrir un soutien psychologique aux jeunes vulnérables.

Puisqu’il y a tant à dire sur cette série, je compte bien y revenir dans de prochains articles. L’un d’eux explorera chaque épisode sous un angle féministe. L’autre s’attaquera à la montée inquiétante de la misogynie et à ce problème systémique qui nous touche collectivement.

N’hésitez pas à consultez mes autres articles féministes disponibles sur mon blogue!

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